
Tandis que la République islamique d’Iran impose depuis plus de cinq jours un huis clos total à la population, certains Iraniens ont réussi à sortir du pays. Ils racontent avec effroi et un profond chagrin les horreurs qu’ils ont vues et estiment que cette fois-ci la fin du régime est proche.
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« Ce que j’ai vu là-bas est incroyable, cela n’a rien à voir avec les précédents mouvements, cette fois-ci c’est différent, cette fois-ci c’est une révolution », affirme Leila* de retour de Mashhad. Alors que l’Iran est coupé du monde depuis près de cinq jours et que les images qui parviennent au compte-goutte sur les réseaux sociaux montrent une répression féroce et des milliers de morts, cette jeune femme aujourd’hui basée à Istanbul souhaite par son témoignage donner espoir aux Iraniens de l’étranger, pour la plupart sans nouvelles de leurs proches.
« Là où l’on se trouvait, l’électricité était coupée, il y avait de la fumée et du feu. Dans tous les coins de rue, des gens criaient des slogans depuis les toits. Certains habitants avaient laissé leur porte ouverte pour permettre à d’autres de s’abriter. Ça donne un sentiment particulier, je sais pas comment le dire, c’est comme les jours qui précèdent Nowrouz [le Nouvel An du calendrier persan, NDLR]. Tu es sûre que ça va marcher cette fois mais en même temps c’est flippant », raconte-t-elle.
Les victimes du régime en augmentation
Flippant, parce que Leila a aussi été témoin de la violence et de la répression. Selon l’ONG HRANA, l’organe d’information du collectif des défenseurs des droits de l’homme en Iran, en termes de pertes humaines, le décès de 2403 manifestants a été confirmé. Parmi les victimes, on compte 12 enfants et neuf civils non-manifestants. Par ailleurs, 147 membres des forces de sécurité ont été tués. L’ONG Iran Human Rights basée en Norvège confirmait pour sa part la mort d’au moins 734 manifestants, tout en précisant que le chiffre pourrait en réalité dépasser les 2000 personnes tuées.
L’ONG de défense des droits Humains Hengaw, elle, compte 2 500 victimes depuis le début du mouvement. « Je suis sûre qu’on est bien au-delà des 2000 tuées. Lorsque j‘étais sur place, les forces de l‘ordre tiraient sur les gens à balles réelles », affirme pour sa part Leila.
Des propos que confirme Kiarash, de retour de Téhéran. Le 10 janvier, il s’est rendu à Behesht Zahra avec sa famille pour retrouver le corps d’un ami de sa famille, tué par un tir du régime : « C’était un véritable cauchemar », dit-il au téléphone à RFI. Le jeune homme estime à 4 000 le nombre de victimes qu’il a vu seulement pendant ces quelques heures sur place : « Ils avaient installé deux grands hangars pour que les familles y retrouvent le corps de leur proche parmi les victimes. Tout le monde pleurait et les gens criaient des slogans. Puis, en m’approchant, j’ai remarqué qu’il y avait trois couches de victimes entassées les unes sur les autres et qu’ils jetaient les corps depuis un conteneur frigorifique, c’était vraiment horrible, j’en tremblais. »
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Tirs à balles réelles et mitrailleuse
Parvaneh* est également rentrée à Paris depuis Téhéran : « Les bruits des tirs et des mitrailleuses se faisaient entendre parfois sans interruption », décrit-elle. « Dans la rue du quartier de ma mère, la mairie a complètement été brulée. La même nuit, les forces de sécurité ont tiré sur des personnes à la mitrailleuse depuis le toit du poste de police. Les téléphones ne fonctionnaient pas. On ne pouvait même pas envoyer de messages. On recevait juste des SMS de Khamenei.ir et du 110 [la police iranienne, NDLR] qui disaient comment dénoncer “les terroristes armés” à la police », raconte-t-elle.
Le soir, Kiarash a participé aux manifestations : « Je n’oublierai jamais cette scène, c’était dans le quartier de Saadat Abad, j’ai remarqué une personne avec un tchador puis j’ai entendu “PAB PAB”, et j’ai vu une jeune fille à côté de moi tomber au sol. Dès que la personne en tchador passait près de quelqu’un, celui-ci tombait. J’ai compris qu’elle tirait avec un silencieux. Deux tirs : un dans le pied et un dans le cou », raconte-t-il sous le choc.
Des Iraniens « de plus en plus en colère »
Depuis Berlin, Kiarash raconte avoir finalement réussi à sortir du pays en prenant un vol de Qeshm Air vers Istanbul : « J’étais stressé, j’avais peur qu’on ne me laisse pas partir, j’ai effacé tout ce que j’avais sur mon téléphone », affirme-t-il. Un réflexe qu’a également eu Leila : « J’ai même désinstallé Instagram », précise-t-elle. Pour Parvaneh aussi le retour a été éprouvant : « Traverser la frontière iranienne, c’était comme mourir. Comme si tu laissais dans la tempête tout ce que tu as de plus cher dans le monde. L’avion décolle et tu perds toute connexion avec ce monde-là… Comme si tu mourais », explique-t-elle bouleversée.
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Internet étant coupé même à l’aéroport de Téhéran, Parvaneh rapporte que personne ne savait vraiment quels vols étaient annulés et lesquels ne l’étaient pas : « Des vols d’urgence vers Istanbul étaient vendus dix fois plus cher et les billets partaient dans la seconde », raconte-t-elle. Un couple de personnes âgées désespérées lui a demandé si elle pouvait, une fois sortie du pays, contacter leur fille et lui dire qu’ils allaient bien. Ils lui ont dit: « la savoir inquiète de notre sort nous préoccupe », se souvient Parvaneh émue.
« Les gens vont être de plus en plus en colère (…) mais je pense qu’ils ont besoin d’une force étrangère pour être sauvés », estime pour sa part Kiarash. « On peut réfléchir à l’après, on peut travailler dessus mais l’enjeu principal c’est d’abord d’en finir avec ce régime », ajoute-t-il. « Quel est le prix que doivent payer les Iraniens ? », s’interroge pour sa part Reyhaneh*. Installée en Iran depuis 2019, elle est rentrée en Espagne le 7 janvier, juste avant la coupure des communications : « La plupart des jeunes qui sortent veulent juste la liberté, peu importe si cela doit être obtenu au prix de l’intervention des États-Unis ou d’Israël, ils n’en peuvent juste plus, ils étouffent », dit-elle. « Dans les rues, j’ai vu des hommes et des femmes plus jeunes et plus vieux que moi. Tous sacrifient leur vie. Ils se battaient pour nous, pour un Iran libre, la moindre chose qu’on puisse faire, c’est d’être leur voix », conclut Leila.
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